Le 2 octobre 2019, à Vienne, Eliud Kipchoge franchit la ligne d'arrivée du marathon en 1h59m40s — devenant le premier être humain à courir les 42,195 kilomètres en moins de deux heures. Cet exploit, réalisé dans des conditions contrôlées hors compétition officielle, symbolise à lui seul la domination absolue de l'Afrique de l'Est sur les courses de fond. Du 1 500 mètres au marathon, du cross-country à la course de montagne, des coureurs kenyans, éthiopiens et ougandais trustent les podiums mondiaux avec une régularité stupéfiante depuis plus de soixante ans.
Cette domination n'est pas nouvelle. Elle a commencé avec l'Éthiopien Abebe Bikila, premier marathonien africain médaillé d'or aux Jeux Olympiques, courant pieds nus à Rome en 1960. Elle a été consolidée par les Kenyans Kip Keino et Ben Jipcho dans les années 1960-70, puis par une succession ininterrompue de champions qui ont repoussé toujours plus loin les frontières de la performance. Comprendre pourquoi l'Afrique de l'Est domine le monde de la course à pied, c'est explorer une combinaison fascinante de géographie, de biologie, de culture et de volonté.
Les facteurs de la domination est-africaine
Plusieurs théories tentent d'expliquer la suprématie des coureurs est-africains, et la réalité tient probablement à une combinaison de tous ces facteurs plutôt qu'à une cause unique.
L'altitude : le laboratoire naturel
La grande majorité des champions kenyans et éthiopiens sont nés et se sont entraînés sur des hauts plateaux situés entre 1 500 et 2 500 mètres d'altitude. À cette hauteur, l'air est moins dense, le corps doit produire davantage de globules rouges pour compenser la raréfaction de l'oxygène. Quand ces athlètes descendent en plaine pour courir en compétition, leur organisme surcompensé bénéficie d'un avantage physiologique considérable. Eldoret au Kenya (2 100m), Addis-Abeba en Éthiopie (2 355m) et Kampala en Ouganda (1 190m) sont autant d'incubateurs naturels de champions. Cet avantage est légal et naturel — c'est la même raison qui pousse les athlètes du monde entier à s'entraîner en altitude avant les grandes compétitions.
La culture de la course à pied
Dans les régions rurales du Kenya (notamment dans la Rift Valley) et d'Éthiopie, courir est un mode de vie. Les enfants parcourent souvent plusieurs kilomètres à pied pour rejoindre l'école. Les troupeaux sont gardés à pied. La course est une forme de transport ordinaire. Cette pratique intensive depuis l'enfance développe des capacités biomécaniques et physiologiques exceptionnelles, notamment en termes d'économie de course — la capacité à consommer le moins d'énergie possible à une vitesse donnée.
Les grands champions et leurs records
L'histoire de l'athlétisme est-africain est peuplée de noms légendaires qui ont marqué leur époque et souvent brisé les barrières du possible.
- Eliud Kipchoge (Kenya) : Record du monde du marathon (2:01:09 à Berlin 2022), double champion olympique (2016, 2021), premier homme sous 2h
- David Rudisha (Kenya) : Double champion olympique 800m (2012, 2016), recordman du monde avec 1:40.91 depuis 2012
- Faith Kipyegon (Kenya) : Triple championne olympique 1 500m (2016, 2021, 2024), recordwoman du monde du 1 500m et du mile
- Kenenisa Bekele (Éthiopie) : Triple champion olympique (5 000m, 10 000m, cross), détenteur de records du monde sur 5 000m (12:37.35) et 10 000m (26:17.53)
- Joshua Cheptegei (Ouganda) : Champion olympique 5 000m Tokyo 2021, recordman du monde 5 000m (12:35.36) et 10 000m (26:11.00)
- Tigst Assefa (Éthiopie) : Recordwoman du monde du marathon féminin (2:11:53 à Berlin 2023)
Cette liste, impressionnante mais non exhaustive, illustre la profondeur du vivier est-africain. Pour chaque champion connu, des dizaines d'athlètes de niveau mondial s'entraînent dans les camps de Iten au Kenya ou à Addis-Abeba en Éthiopie, espérant décrocher leur place au soleil lors des prochains Jeux Olympiques.
| Épreuve | Recordman/Championne | Pays |
|---|---|---|
| Marathon hommes | Eliud Kipchoge (2:01:09) | Kenya |
| Marathon femmes | Tigst Assefa (2:11:53) | Éthiopie |
| 10 000m hommes | Joshua Cheptegei (26:11.00) | Ouganda |
| 5 000m hommes | Joshua Cheptegei (12:35.36) | Ouganda |
| 1 500m femmes | Faith Kipyegon (3:49.11) | Kenya |
Au-delà de la course : le football et les autres sports
Si l'athlétisme est la discipline phare de l'Afrique de l'Est, la région ne se limite pas aux courses. Le football connaît un développement croissant avec des nations comme la Tanzanie, l'Ouganda et le Rwanda qui progressent dans les classements FIFA et investissent dans des académies de formation. Le Rwanda, en particulier, est devenu un exemple de modernisation sportive sous l'impulsion du gouvernement, avec la construction du Kigali Arena et des partenariats avec des franchises NBA et des clubs européens.
Le marché du sport en pleine expansion
L'Afrique de l'Est est également l'une des régions les plus dynamiques en termes de développement du marché sportif. Le Kenya et la Tanzanie ont vu émerger une classe moyenne urbaine jeune et passionnée de sport, consommant du contenu sportif sur mobile en grande partie. Le marché des paris sportifs y est particulièrement développé, avec des plateformes comme SportPesa qui ont connu un succès fulgurant au Kenya avant d'être partiellement régulées. L'e-sport fait également son entrée, avec des compétitions en plein essor à Nairobi et Kampala.
Le développement du rugby
Le rugby à sept est un sport en forte croissance en Afrique de l'Est. Le Kenya possède une équipe nationale de rugby à sept — les Shujaa — qui figure régulièrement dans les circuits mondiaux HSBC World Rugby Sevens Series. L'Ouganda et la Namibie (bien que plus australe) participent activement aux compétitions continentales. Ce sport, plus accessible que le rugby à XV en termes d'infrastructure, séduit une nouvelle génération d'athlètes est-africains attirés par son intensité physique.
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Conclusion
L'Afrique de l'Est est et demeurera le berceau mondial de la course à pied. Sa domination, construite sur des décennies de pratique intensive, de conditions naturelles exceptionnelles et d'une culture de l'excellence sportive profondément ancrée, n'est pas près de s'estomper. Avec l'émergence de nouvelles disciplines et le développement d'infrastructures modernes, la région devrait progressivement diversifier sa palette sportive tout en continuant à produire les meilleurs coureurs de fond de la planète. Chaque nouveau record mondial est comme un message lancé au reste du monde : les hauts plateaux kenyans et éthiopiens ont encore beaucoup à raconter.
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